Suite à ses fonctions et ses activités militantes, Franck Chaumont, ancien chargé de communication de Ni Putes Ni Soumise a enquêté pendant trois ans. A l’occasion des débats sur le sexisme menés par l’association, l’auteur avait noté les récits éloquents de jeunes homosexuels qui confessaient en toute discrétion subir des violences, physiques ou verbales encore plus violentes que celles faites aux filles. Franck Chaumont estime alors que le sujet de l’homosexualité dans les quartiers de banlieue mérite d’être étudié en soi.

Son propos n’est pas tant sur les difficultés d’être homosexuel aujourd’hui dans les quartiers, mais sur l’impossibilité totale d’exister et les menaces réelles qui pèsent au quotidien sur ces citoyens discriminés. A travers ces témoignages, il veut briser cette loi du silence.

Aujourd’hui, on peut parler d’homosexualité à deux vitesses. L’homosexualité est dépénalisée en France en 1982, la signature du PACS qui permet à un couple homosexuel de s’unir devant la loi a eu lieu 1997, et depuis des débats sur les mariages gays et l’homoparentalité ont eu lieu dans les médias et l’opinion publique. Pourtant, à travers ces douze témoignages, on voit bien que ces avancées ne sont palpables que pour les gens des centres des grandes villes. Les habitants des cités ne sont pas concernés par ces textes de loi. Comme le dit Béchir, un des témoins du livre : la revendication du mariage ou de l’homoparentalité, c’est du luxe, c’est bon pour les homos parisiens. Nous, on essaie juste de ne pas se faire fracasser.

L’ouvrage à travers des récits poignants où secret, violence, schizophrénie, mensonge, angoisse sont quotidiens, met en lumière l’antagonisme entre homosexualité et valeurs du quartier. Pour la plupart de ces jeunes, les modèles à suivre sont des « surhommes » : Tony Montana dans Scarface, Bruce Willis, JC Vandame.

La culture de la cité implique le contrôle social où tout acte est soumis au regard de la communauté. De fait, cette culture du machisme empêche la tolérance, surtout envers des comportements sexuels considérés comme déviants. Ceux qui s’écartent des normes établies sont impitoyablement sanctionnés. Comme l’homosexualité et surtout, l’image qu’elle véhicule viennent contredire le mythe de cette virilité exacerbée, il faut mettre cette personne au ban de la cité, l’exclure ou pire la détruire.

La première identité des garçons issus des quartiers est d’être des hommes, au sens machiste du terme, même à l’âge de douze ans. Or l’homosexualité est associée à la faiblesse et donc à la féminité. Le second argument est liée à la religion ou à la tradition où l’acte homosexuel est proscrit. Et encore, dans le livre, l’entretien avec Soheib Bencheikh, Directeur de l’Institut Supérieur de réflexion et d’action islamique est éloquent : on écrase souvent la fille en faveur du garçon et le tout au nom de l’Islam. Il ne s’agit que de sexisme fabriqué par les hommes et pour les hommes : l’homophobie est injustement imputée - par ignorance - à l’Islam.

Ces personnes victimes sont schizophrènes au point de devenir homophobe ou de nier les violences subies. Ces citoyens vivent dans la clandestinité et dans le déni. Ils parlent d’isolement, d’enfermement, de dévalorisation de soi au point parfois d’intégrer le point de vue des agresseurs. Un des témoins du livre Brahim Naît-Balk sort un livre Un homo dans la cité aux éditions Calmann-Levy. Il y parle d’une similitude de comportement avec le rapport aux filles, dans un contexte de frustration sexuelle profonde, de non-dit et d’ignorance. Mais là où le tableau s’assombrit, c’est que même dans le milieu homosexuel, où ils devraient, en principe vivre en paix, ils sont également discriminés. Entre clichés sur les racailles et préjugés sur l’exotisme des Noirs et des Arabes, ils incarnent aussi un fantasme pour une classe sociale homo blanche et plus nantie. Pour le meilleur du pire ! Comme en témoigne Nadir : Tu comprends vite que tu représentes un trip, le trip de la racaille…On m’a aussi souvent demandé « Ca te dit un plan cave ? »

Certains vont même jusqu’à se prostituer ou coucher pour trouver un toit lorsqu’ils sont en rupture familiale. Aujourd’hui, il serait souhaitable et urgent que des décisions fermes soient prisent par les politiques pour mettre un terme à cette double ghettoïsation. Comment accepter que des citoyens soient condamnés à la réclusion physique et mentale à perpétuité, ayant commis pour seul délit, le fait d’aimer une personne du même sexe ?

I.F