Les premières ont fait mai 68, ce sont battues pour leurs droits, ont gagné bien des batailles à la force de leurs bras et de leur détermination. Et nous les en remercions chaque jour quand on prend notre pilule, chaque fois qu’on accompagne une copine se faire avorter, lorsque l’on fait l’amour avec un ou une inconnu-e…

Certes, dans les textes les choses semblent avoir évoluées mais en réalité, dans bien des domaines les inégalités, les discrinations persistent. En effet, comment se faire avorter quand le conservatisme moral règne de manière renouvelé sur les esprits et les corps ?

Comment disposer de son corps, vivre librement sa sexualité quand la virginité aux noces demeure de rigueur, au moins en façade, alors qu’on annule un mariage, avec le soutien d’une ministre de la République, pour cause de non virginité ?

La jeune génération, se veut l’héritière des luttes de ses ainées tout autant que l’artisan des luttes futures. Devant l’étendue du chantier et le retard accumulé en matière d’égalité des droits entre femmes et hommes et vu la lente évolution des mentalités et des mœurs, le changement n’adviendra sans une prise de conscience et un engagement des jeunes générations.

Pour construire et faire progresser la lutte, il est temps de renoncer à l’idée selon laquelle les générations post 68 auraient une dette envers leurs ainées féministes. Constater que de nombreuses luttes restent à mener en matière d’égalité des sexes ne signifie pas que nous remettions en cause le bilan des luttes menées dans les années 70. La glorification d’un passé héroïque ne doit pas empêcher la prise de consciences concernant les violences sociales anciennes et nouvelles que subissent les femmes.
Mais nous sommes au regret de constater que le mouvement féministe est loin d’être ouvert aux jeunes femmes des classes populaires.

En effet, que dire de l’accueil misérabiliste, suspicieux et condescendant qui est souvent fait aux jeunes femmes d’origines populaires quand elles franchissent le seuil de certaines associations, pourtant pleines de bonne volonté ? Je déplore que le féminisme français peine à se renouveler parmi les filles et petites filles des soixanthuitardes et échoue dans ses tentatives de rencontres avec les femmes des classes populaires. Mais il faut comprendre la part de responsabilité de celles qui prétendent aujourd’hui détenir un héritage qu’elles voudraient transmettre. Vous défendez un féminisme d’arrière garde et d’entre-soi bourgeois, dans lequel les femmes immigrées et issues de l’immigration sont les pauvres victimes de sous-cultures, prolétaires ou d’ailleurs. En effet, il ne faudrait surtout pas mélanger les genres ! Que chacune conserve sa place : aux établies et héritières le militantisme politique et associatif, aux autres la consommation aveugle des conseils juridiques et autres prestations sociales. Ces femmes ne sont définies dans votre discours que par un statut de victimes qui leur interdit le statut de sujet politique de la lutte des femmes.

Aujourd’hui plus qu’hier, pourquoi persister dans la division des femmes en les renvoyant à leurs groupes sociaux et culturels d’origines ? Qu’elles soient jeunes, vieilles, immigrées, françaises, pauvres ou riches, n’ont-elles pas droit à l’Egalité les mêmes droits et devoirs ? La persistance de catégories, souvent basées sur une analyse culturaliste, contribuent à l’entretien de frontières interethniques, de genre et de classe rendant difficile une réelle participation des femmes ciblées à la mobilisation dont elles sont l’objet. La légitimité à parler au nom de ces femmes de milieux, de trajectoires et d’origines divers, ne peut rester la chasse gardée d’un petit nombre d’anciennes établies occupant et monopolisant les positions de décisions et de pouvoir. Le risque pour le mouvement féministe est le glissement vers une vision de la lutte contre le sexisme « culturalisée » ou « racisée ». La société occidentale serait alors le symbole de la modernité, incarné par un idéal féminin basé sur le modèle de la femme « blanche hétérosexuelle et de classe moyenne » pour reprendre l’expression du black féminism américain. Ces militantes légitimes auraient donc pour mission d’éduquer et de favoriser l’intégration des femmes immigrées, en mettant en place, paradoxalement, des activités relatives au « quotidien des femmes » (cuisine, couture, expression corporelles…), entretenant ainsi de fait une définition sexuée des rôles.

Si, d’un côté, les femmes issues des minorités sont enfermées dans des rôles liées à leur sexe et à leur culture d’origine, elles se heurtent également aux réticences de leurs propres communautés. En effet, les femmes des groupes minorisés sont amenées à faire corps avec la culture telle que la définissent les groupes d’hommes les plus légitimés à s’exprimer sur le sujet (Claire Cossé). La lutte pour leurs droits provoque souvent des réactions violentes à l’intérieur des groupes discriminés, considérant le féminisme comme incompatible avec les revendications identitaires. Les militantes issues de ces groupes, dès lors qu’elles se mobilisent pour leur émancipation en tant que femme, sont considérées comme des « traitresses ».

Devant une crise sociale, économique et politique sans précédent, à l’heure du retour du conservatisme moral et religieux, nous déplorons la persistance de cloisonnements sociaux, de divisions de classes et de générations au sein des féministes françaises. La réalisation de l’égalité entre hommes et femmes doit pouvoir s’appuyer sur une analyse de la domination élaborée par des femmes de tous milieux et de tous horizons, sans quoi elle se condamne à une vision partielle des rapports d’oppression. Les injustices commises par des femmes contre d’autres femmes affaiblissent et divisent le mouvement féministe.

Les Insoumises